Une micromaison indésirable dans le petit village de Marcy

Une micromaison indésirable dans le petit village de Marcy – © Antoine MERLET / Hans LUCAS / Le Monde

Camille, Adrien et leurs deux enfants, devant leur « tiny house » à Marcy-sur-Anse (Rhône), le 31 août 2020
© Antoine MERLET / Hans LUCAS pour « Le Monde »

A Marcy-sur-Anse, dans le Beaujolais, des néoruraux en quête de minimalisme écologique tentent de vivre dans une « tiny house ». Mais, accusés par la mairie de ne pas respecter le plan local d’urbanisme, ils sont priés de quitter les lieux.

Tout quitter pour aller vivre à la campagne. Le rêve est caressé par de nombreux citadins, en cette période de stress virologique. Il tourne au cauchemar pour Camille et Adrien. Le couple d’ingénieurs trentenaires souhaitait s’installer sur un mode écolo et minimaliste dans leur tiny house, du nom de cet habitat mobile en vogue, installé sur un terrain qu’ils venaient d’acheter spécialement, à l’écart de la métropole de Lyon.

Hélas ! leur ­projet de vie est miné par un conflit avec le maire du petit ­village de Marcy-sur-Anse, dans le Beaujolais. Après de vaines discussions, ils ont reçu, le 2 juin, un courrier en recommandé. Obligation de quitter les lieux sous peine de poursuites pénales.

« On voulait une vie tranquille, sans embêter personne, aujourd’hui, on a du mal à dormir. On ne sait pas comment tout cela va se terminer. Le retour dans le monde rural, ce n’est pas une partie de plaisir quand on se heurte à des mentalités fermées », confie Camille, 31 ans, rencontrée devant sa petite ­maison, posée à l’orée d’un bosquet des monts d’Or, à trente kilomètres à l’ouest de Lyon.

Sans permis ni taxe

Depuis cet été, la jeune mère de deux fillettes regarde chaque matin sa boîte aux lettres avec angoisse. Ingénieure d’études dans une entreprise de travaux publics, Camille voulait éviter la grande ville, « avec l’idée de ne pas être attachée à un lieu, d’avoir un chez-soi qu’on peut balader ». Son mari, Adrien, a épousé sa conception du monde, avec une touche environnementale en plus, « cette idée qu’on peut éviter de gaspiller dans tous les aspects de notre quotidien », précise cet ingénieur dans une filiale d’Engie spécialisée dans les énergies renouvelables.

Conçue dans un mouvement architectural prônant le minimalisme matériel, la petite maison de bois est ingénieusement aménagée, pour disposer du confort dans un espace réduit de 2,5 mètres sur 6 mètres. Mezzanine, lit en ascenseur, toilettes sèches… La micromaison répond à l’époque, soucieuse de préservation de la planète. Les communes rurales rechignent pourtant à accepter ce type d’habitat roulant, même installé sur un terrain privé. Elles y voient une construction immobilière qui ne dit pas son nom, sans permis ni taxe.

Camille et Adrien ont eu du mal à ­trouver un terrain et dû acheter une villa sans charme avec 3 500 mètres carrés de terrain autour, pour poser leur tiny house. « C’était la seule solution », dit Adrien. Le couple a décidé de rénover ­progressivement la villa, qu’il n’habite pas, avec l’idée d’accueillir plus tard leurs parents. Ils vivent dans leur tiny house, posée à 50 mètres. Pour combien de temps ?

L’impression d’une vindicte

« Ce type d’installation est totalement interdit en zone agricole, ils le savaient, ils ont tenté de passer en force », tranche Philippe Soler, maire de la commune de 754 habitants. Pour l’élu, il n’y a pas de discussion. La tiny house ne respecte pas le plan local d’urbanisme (PLU) en zone agricole. « On a refait le PLU en 2016, ça nous a coûté 55 000 euros, je suis là pour faire respecter la loi », assène le maire, qui dit vouloir préserver les équilibres du village en pierres dorées. Pour le jeune couple, la tiny house ne dérange personne. Invisible depuis la petite route, éloignée du village, elle respecte les règles et les dimensions d’un véhicule mobile, telle une caravane prête à rouler.

La réglementation applicable à cet habitat particulier a évolué au fil des lois. La loi ALUR de 2015 a assoupli les règles des PLU, ouvrant la possibilité d’installer la maison mobile sur un terrain privé. Mais la loi « engagement et mobilité », en 2019, a redonné aux maires le pouvoir d’autorisation, avec possibilité d’infliger des amendes contre ces résidences considérées comme permanentes. Après plusieurs courriers comminatoires, le maire de Marcy a saisi le procureur pour « infraction aux règles d’urbanisme ». Le jeune couple a l’impression d’une vindicte, nourrie par d’autres motivations. « Les maires veulent-ils sélectionner leurs habitants ? On a l’impression qu’ils refusent les modes de vie différents », analyse Camille.

« Je n’ai rien contre ces petits jeunes, on a été tolérant pendant une année, ils nous ont menti, ils ont même construit une dalle en béton sous leur caravane. »
Philippe Soler, maire de Marcy

La jeune ingénieure a même tenté de se présenter sur une liste d’opposition, aux dernières élections municipales, en mars 2020. Echec : le maire sortant a été largement réélu dès le premier tour, avec 271 voix, soit une majorité de 76,77 %. Certes, il a perdu 72 voix par rapport au précédent scrutin de 2014, mais l’ancien gendarme reste droit dans ses bottes : « Je n’ai rien contre ces petits jeunes, on a été tolérant pendant une année, ils nous ont menti, ils ont même construit une dalle en béton sous leur caravane. »

Sous la menace judiciaire, le projet de vie du couple est complètement ébranlé, avec des dettes sur le dos : 200 000 euros pour l’achat de la villa et son terrain, 50 000 euros pour la tiny house. Ce casse-tête n’étonne pas Nicolas Coffin, 32 ans, ancien fabricant de tiny houses dans le Rhône. Le menuisier a fabriqué onze maisons mobiles entre 2015 et 2019, avant de tout lâcher, épuisé par les tracasseries administratives.

« Ces maisons se situent dans un vide juridique, ce qui décourage les clients. L’écologie, c’est sur le papier ! Les petites communes mettent des bâtons dans les roues. Résultat : on décourage les nouveaux modes de vie et on casse une activité économique », estime Nicolas Coffin, qui essaie de rebondir dans un projet agrotouristique à Saint-André-en-Royans, dans le Vercors. Non sans mal : « Je viens de recevoir un recommandé pour ­enlever ma tiny house… »

Richard Schittly
M Le mag – SOCIÉTÉ
(article publié le 4 septembre 2020, dans « M » le magazine du « Monde »)

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